Que signifie réellement développer un pays où plus des trois quarts de la population sont agriculteurs ? Cette question était au cœur d’une masterclass marquante organisée par Lomé Business School, réunissant des étudiants togolais et des étudiants invités de l’Université de Hof en Allemagne. L’intervenant, M. Naïm Merimèche, Directeur Général de l’Agence Togolaise pour la Transformation Agricole (ATA) et Conseiller du Président du Conseil du Togo, a dressé un portrait sincère, fondé sur les données et profondément instructif du secteur agricole togolais, de son potentiel inexploité et des stratégies ambitieuses déployées pour le transformer.
Au cours de deux heures de dialogue structuré, M. Merimèche a abordé certaines des questions les plus urgentes du développement togolais : pourquoi l’agriculture, malgré sa centralité dans la vie togolaise, connaît-elle une croissance aussi lente ? Comment les jeunes entrepreneurs, les agriculteurs et les décideurs politiques peuvent-ils collaborer pour libérer son plein potentiel ? Et quel rôle les partenariats internationaux peuvent-ils jouer pour accélérer cette transformation ? Ce qui suit est une synthèse des idées et des enseignements clés partagés lors de cette session exceptionnelle.
1. Un Secteur Qu'on Ne Peut Pas Laisser en Marge
L’une des observations les plus frappantes de M. Merimèche portait sur le décalage entre le lieu où se tiennent les conversations sur le développement et les personnes qu’elles concernent. Au Togo, 76 % de la population sont des agriculteurs, pourtant, lorsque des conférences sur le leadership et le développement sont organisées, les salles sont principalement remplies d’intellectuels, de professionnels et d’élites urbaines. Les personnes qui nourrissent réellement la nation sont rarement autour de la table.
« Le Togo ne peut pas véritablement se développer sans engager les 76 % de sa population qui travaillent la terre. Le développement doit être construit avec les agriculteurs, pas seulement pour eux. »
Ce n’est pas seulement un constat symbolique. L’agriculture contribue entre 40 et 45 % du PIB du Togo, un chiffre qui souligne à quel point le secteur est fondamental pour l’économie nationale. Pourtant, malgré ce poids considérable, la croissance agricole entre 2024 et 2026 n’a été que de 0,6 %. L’écart entre le potentiel et la performance est à la fois un défi et une opportunité, et c’est cette tension qui a structuré une grande partie de la discussion.
2. La Force des Coopératives : L'Union Fait la Force
Un thème récurrent tout au long de la session a été le rôle crucial de l’organisation collective dans la création d’opportunités économiques pour les agriculteurs. Les agriculteurs individuels au Togo se heurtent à d’importants obstacles structurels : les banques et les institutions financières accordent rarement des crédits aux petits exploitants individuels, et les usines ou entreprises de transformation ont peu d’incitation à négocier avec des producteurs isolés.
La solution, a soutenu M. Merimèche, réside dans les coopératives. Lorsque les agriculteurs s’organisent collectivement, ils acquièrent l’échelle et la crédibilité nécessaires pour accéder aux financements, négocier de meilleurs prix pour leurs produits et établir des chaînes d’approvisionnement fiables avec les acheteurs. Le modèle allemand a été cité comme un exemple convaincant : les agriculteurs allemands, exploitant en moyenne entre 23 et 27 hectares contre seulement 1,2 hectare au Togo, s’appuient depuis longtemps sur de puissants réseaux coopératifs pour vendre collectivement, obtenir des prêts et atteindre des niveaux de productivité bien supérieurs à ceux de l’agriculture individuelle.
Le contraste en termes de superficie est saisissant. Si la différence d’échelle foncière reflète des réalités historiques et géographiques différentes, la leçon organisationnelle est universelle : les agriculteurs qui travaillent ensemble réussissent davantage que ceux qui travaillent seuls. C’est un modèle que le Togo cherche activement à reproduire et à développer.
3. L'Approche Expérimentale de l'ATA : Tester Avant de Généraliser
Merimèche a éclairé la manière dont l’ATA aborde la transformation agricole avec une stratégie méthodique et fondée sur les données. Plutôt que de tenter de déployer de nouvelles méthodes à l’échelle nationale simultanément, l’agence a identifié un groupe pilote d’agriculteurs avec lesquels elle expérimente de nouvelles techniques, outils et systèmes de soutien. L’objectif est de tirer les leçons de cette phase expérimentale, d’affiner l’approche, puis d’étendre les modèles réussis aux agriculteurs de tout le Togo.
Cette stratégie par étapes reflète une compréhension mature des défis de mise en œuvre. La transformation agricole n’est pas simplement une question d’introduction de nouvelles semences ou de nouveaux outils, elle nécessite de changer les habitudes, de construire la confiance et de démontrer des résultats tangibles avant qu’une adoption plus large puisse avoir lieu. L’ATA travaille également à fournir aux agriculteurs des mécanismes d’assurance pour les protéger contre les risques climatiques, reconnaissant que la volatilité météorologique est l’une des menaces les plus importantes pesant sur les moyens de subsistance agricoles dans la région.
Sur le plan des intrants, le gouvernement a pris des mesures concrètes pour réduire le coût de production pour les agriculteurs. Les subventions aux engrais, par exemple, permettent à un sac qui coûterait normalement 38 000 francs CFA d’être acheté par les agriculteurs pour environ 16 000 francs CFA , une réduction de plus de 50 %, représentant une intervention significative dans l’économie agricole au niveau des ménages.
4. Technologie et Innovation Numérique : Promesses et Lacunes
La session a également exploré le rôle de la technologie numérique dans la transformation de l’agriculture. Aujourd’hui, un seul produit agricole numérique est largement déployé sur l’ensemble du territoire togolais, un chiffre qui reflète à la fois le stade précoce de l’adoption numérique et l’immense espace de progression. Les plateformes mobiles, les outils de données et les services de conseil numérique ont un énorme potentiel pour connecter les agriculteurs aux informations sur les marchés, aux prévisions météorologiques et aux conseils agronomiques.
Un échange éclairant a eu lieu lorsqu’un étudiant a demandé si les solutions numériques développées par de jeunes innovateurs togolais n’arrivaient pas à atteindre le gouvernement, ou si le gouvernement considérait les jeunes développeurs comme insuffisamment qualifiés. La réponse de M. Merimèche fut révélatrice : de nombreux jeunes développent effectivement des outils numériques pour l’agriculture, mais très peu suivent réellement le processus formel de soumission de propositions aux marchés publics. Le goulot d’étranglement, a-t-il suggéré, n’est pas un manque de talent ou de réceptivité gouvernementale, c’est un manque de connaissance sur la façon de s’engager avec les institutions publiques.
« Les portes sont ouvertes. Depuis 2018, 25 % des marchés publics au Togo sont réservés aux femmes et aux jeunes. Le défi, c’est que trop peu de jeunes innovateurs savent comment les franchir. »
Cette réservation de 25 % des marchés publics, introduite en 2018, représente une véritable opportunité structurelle pour l’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et au-delà. Le message pour les étudiants présents dans la salle était clair : l’innovation seule ne suffit pas , comprendre l’écosystème, construire les bons partenariats et s’engager dans les processus formels est tout aussi important.
5. La Voie à Suivre : Le Développement Est l'Affaire de Tous
Le message le plus durable de la masterclass portait peut-être sur la responsabilité collective. Le développement agricole au Togo n’est pas uniquement la tâche du gouvernement, ni le domaine exclusif des partenaires internationaux ou des agences de développement. Il nécessite des agriculteurs qui s’organisent, de jeunes entrepreneurs qui innovent et s’engagent, des écoles de commerce qui forment des diplômés capables de faire le lien entre les réalités rurales et les marchés modernes, et des collaborateurs internationaux, comme les étudiants de l’Université de Hof, qui apportent des perspectives nouvelles et construisent des ponts entre les cultures.
La présence d’étudiants allemands dans la salle était elle-même un symbole de cette possibilité. L’échange de connaissances entre le Togo et l’Allemagne, entre les traditions d’agriculture de petite exploitation et les systèmes coopératifs à grande échelle, entre une économie agricole en développement et l’une des plus productives au monde, est précisément le type de dialogue interculturel qui peut générer de nouvelles idées et accélérer le changement.
Conclusion
La masterclass organisée par Lomé Business School était bien plus qu’un exercice académique. C’était une rencontre pratique, honnête et inspirante avec les défis réels et les opportunités réelles du développement agricole au Togo. Les réflexions de M. Naïm Merimèche ont rappelé à tous les présents que 76 % d’une nation ne peuvent pas être une réflexion après coup dans son histoire de développement, ils doivent en être les protagonistes.
Pour les étudiants présents, le message était à la fois un défi et une invitation : les outils existent, les politiques sont en place et les opportunités sont réelles. Ce qui reste, c’est la volonté d’agir, le courage de s’organiser et la sagesse de s’engager avec les systèmes qui façonnent l’avenir du secteur le plus vital du Togo.

